L’Afrique vit une urgence silencieuse, mais déterminante : celle de structurer son industrie de création de contenu. Car depuis trop longtemps, le continent consomme plus d’histoires qu’il n’en produit. Résultat : des films qui ne nous ressemblent pas, des héros qui ignorent nos réalités, des modèles qui ne parlent pas notre langue intérieure.
Sans toujours s’en rendre compte, des millions d’Africains laissent d’autres décider de ce qu’ils doivent admirer, imiter, valoriser. Or, une vérité s’impose avec force : celui qui consomme le narratif d’un autre finit par adopter son imaginaire. Et quand cet imaginaire ne parle pas de nous, c’est notre centre de gravité identitaire qui vacille.
Aujourd’hui, la création de contenu n’est plus un simple divertissement. C’est un enjeu stratégique, culturel, économique… et profondément identitaire.
Ces dernières années, une tendance s’est accentuée : des créateurs africains imitent Hollywood, Bollywood ou les standards uniformisés de TikTok. Ils reprennent des challenges qui n’ont rien de local, adoptent des attitudes importées, parfois même en contradiction frontale avec nos valeurs et nos codes sociaux. Certains contenus insultent notre intelligence collective. Mais faute d’un narratif structuré, ils deviennent des références.
Cette déconnexion produit une fracture profonde : une jeunesse qui connaît mieux les super-héros américains que ses propres héros nationaux, qui identifie plus facilement les startups de San Francisco que celles de Lagos, Kigali ou Conakry, qui cite des références étrangères tout en ignorant ses propres géants.
Car un continent qui ne raconte pas ce qu’il est finira toujours par répéter ce que les autres lui racontent.
Dans nos écosystèmes culturels, technologiques ou entrepreneuriaux, une mission urgente s’impose : bâtir une véritable industrie africaine de la création de contenu. Pas du contenu creux, pas du contenu éphémère. Mais un contenu qui raconte, qui éduque, qui inspire, qui contextualise, qui élève.
C’est ainsi que l’on réduit la dépendance aux narratifs étrangers : en produisant les nôtres.
C’est ainsi que l’on referme la fracture identitaire : en offrant à la jeunesse des récits qui leur ressemblent.
C’est ainsi que l’on construit une nation : par des infrastructures, certes, mais surtout par des symboles, des histoires, des images qui donnent le sentiment d’appartenance.
Le véritable enjeu de la décennie africaine est peut-être là : non seulement bâtir des entreprises innovantes, mais aussi construire l’imaginaire collectif capable de convaincre des millions de jeunes que tout est possible ici.
Car un continent qui ne raconte pas sa propre histoire vivra toujours dans celle des autres.
Amadou S. Tall






































