Le recrutement par Conakry de 59 enseignants-chercheurs sénégalais a ravivé les tensions entre les deux pays. Entre accusations de « fuite de cerveaux » et plaidoyer pour une intégration académique régionale, l’affaire révèle une compétition feutrée pour le capital humain en Afrique de l’Ouest et pose la question cruciale de l’avenir universitaire du continent.
Parmi les recrues figuraient neuf professeurs titulaires, six professeurs assimilés et trois maîtres de conférences titulaires. Certains occupaient des fonctions stratégiques, à la tête d’UFR ou d’écoles doctorales. À Dakar, le ton était grave : le ministre dénonçait une « fuite de cerveaux organisée ».
À Conakry, en revanche, silence radio. Officiellement du moins. Car en coulisses, une délégation guinéenne s’était rendue dans la capitale sénégalaise pour désamorcer les tensions. La question dépassait le simple cadre administratif : elle touchait à la souveraineté académique, à la compétition régionale et à la capacité des États ouest-africains à retenir leurs élites.
Deux mois plus tard, le décor a changé mais le débat reste intact. Ce mardi 3 mars 2026, l’Université Gamal Abdel Nasser de Conakry a accueilli 300 nouveaux enseignants-chercheurs et chercheurs, lors d’une cérémonie présidée par le Premier ministre Bah Oury.
Cette fois, Conakry a choisi de parler. Et d’assumer.
Recruter pour bâtir, pas pour dépouiller
Dans son allocution, le chef du gouvernement guinéen a défendu une vision offensive : investir dans le capital humain, attirer des chercheurs africains et d’autres continents, construire une nouvelle élite. Pour lui, il ne s’agit pas de vider les universités voisines de leurs compétences, mais de participer à une dynamique plus large.
Sans citer explicitement le Sénégal, Bah Oury a répondu aux critiques : « Je sais que certains pensent que nous voulons vider les cerveaux d’autres pays. Mais, au contraire, nous formons un même ensemble. Nous ne pouvons pas nous développer de manière isolée. »
Le message est clair : la Guinée revendique son droit à recruter, comme tout État souverain, dans un espace académique où la mobilité est devenue la norme. Dans un monde globalisé, les compétences circulent. Pourquoi l’Afrique de l’Ouest ferait-elle exception ?
Le retard guinéen comme moteur
Le Premier ministre a reconnu, sans détour, le retard structurel de la Guinée en matière d’enseignement supérieur. Un aveu lucide. Former des étudiants capables de rivaliser avec leurs homologues des pays voisins suppose un encadrement solide, des écoles doctorales dynamiques et une recherche compétitive.
Dans cette perspective, recruter massivement apparaît moins comme une stratégie d’aspiration que comme une tentative de rattrapage.
Mais la question demeure : peut-on bâtir son excellence en fragilisant celle des autres ?
Vers une université sans frontières ?
Là réside sans doute le cœur du débat. Bah Oury a plaidé pour une mise en réseau des universités et des centres de recherche, au-delà des frontières. Pourquoi compartimenter les savoirs ? Pourquoi ne pas créer des pôles spécialisés régionaux, indépendamment des nationalités ?
L’idée est séduisante. Elle rompt avec la logique de compétition pour lui préférer celle de complémentarité. Elle suppose toutefois un niveau d’intégration politique et institutionnelle que l’Afrique de l’Ouest peine encore à atteindre.
Car en réalité, tant que les systèmes nationaux resteront inégalement financés, tant que les conditions salariales varieront fortement d’un pays à l’autre, la mobilité des enseignants sera perçue comme un déséquilibre, voire une menace.
Entre ambition nationale et destin régional
En s’adressant aux nouveaux enseignants-chercheurs, le Premier ministre a élargi la perspective : ce qui est entrepris aujourd’hui en Guinée constituerait, selon lui, une contribution à l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest. Mettre la « matière grise » au service du continent, là où elle est utile.
L’ambition est continentale. Mais elle s’ancre dans une réalité nationale : la Guinée veut combler son retard, moderniser son université, élever son niveau scientifique.
Reste à savoir si cette dynamique ouvrira la voie à une véritable solidarité académique régionale ou si elle accentuera les rivalités silencieuses entre États voisins.
Au fond, la polémique entre Dakar et Conakry pose une question essentielle : l’Afrique de l’Ouest est-elle prête à penser son élite comme un patrimoine commun, ou continuera-t-elle à la défendre comme une ressource strictement nationale ?
La réponse déterminera bien plus que le sort de quelques dizaines d’enseignants. Elle dessinera le visage de l’université ouest-africaine de demain.
Algassimou L Diallo






































