À Conakry, la scène choque autant qu’elle inquiète : des enfants, parfois en uniforme scolaire, cigarette aux lèvres, sous le regard indifférent voire complice de leurs parents. Et lorsque l’école tente de réagir, elle choisit trop souvent la facilité : l’exclusion. Ainsi va une société qui préfère sanctionner les conséquences plutôt que d’affronter les causes.
Car ne nous trompons pas de cible. L’école est en crise, certes, mais la racine du mal se trouve bien avant le portail scolaire. Elle commence à la maison. Parents absents, parents laxistes, parents résignés. Des pères et des mères qui voient leurs enfants fumer, traîner, s’encanailler, et détournent le regard, comme si l’éducation pouvait être déléguée à l’État, aux enseignants ou, pire, au hasard de la rue.
À l’école, les dégâts sont visibles. Une faute, un écart de conduite, et l’élève est exclu. Peu de dialogue, encore moins d’accompagnement. « On chasse l’enfant au lieu de le corriger », confie un enseignant, écœuré. Mais comment exiger de l’école ce que la famille elle-même ne fait plus ? Comment demander à un professeur d’interdire la cigarette quand, à la maison, le parent ferme les yeux — ou fume avec son enfant ?

La démission parentale est devenue un fait social. Beaucoup d’enfants grandissent sans règles claires, sans limites, sans repères. Livrés à la rue, ils y apprennent la loi du plus fort, la tentation de l’argent facile, la drogue comme échappatoire à la frustration. Les parents ne conseillent plus, n’encadrent plus, n’interdisent plus. Ils espèrent une réussite tombée du ciel, comme par magie.
Face à cela, les enseignants, eux aussi, baissent les bras. Démotivés, sous-payés, peu reconnus, certains regardent déjà ailleurs. Les élèves écrivent moins, lisent moins, travaillent moins. Au lycée, on achète des brochures au lieu de noircir des cahiers. L’effort n’est plus une vertu, la discipline n’est plus une exigence.
Même la technologie, pourtant porteuse de savoir, devient un piège. Téléphones et ordinateurs pourraient être des outils d’apprentissage. Ils sont surtout des écrans de distraction : football, séries, réseaux sociaux. Là encore, où sont les parents ? Qui contrôle ? Qui fixe des limites ?
Il fut un temps pas si lointain où l’éducation était une affaire collective. Les livres étaient rares, mais précieux. Les enseignants respectés. Les élèves conscients de la confiance placée en eux. Un adulte pouvait corriger un enfant dans la rue sans craindre d’être insulté ou agressé. Aujourd’hui, un enseignant qui surprend un élève en train de fumer préfère se taire. Par peur. Parce que l’autorité parentale s’est effondrée.
Oui, les autorités ont leur part de responsabilité. Interdire réellement le tabac et l’alcool aux mineurs, encadrer les lieux de loisirs, faire respecter la loi. Mais aucune politique publique ne remplacera jamais un parent responsable. Tant que des pères et des mères accepteront que leurs enfants fument sous leurs yeux, l’école restera impuissante.
L’école marche à l’envers, dit-on. C’est vrai. Mais la maison aussi. Et tant que les parents refuseront d’assumer leur premier rôle d’éducateurs, l’exclusion continuera de remplacer l’éducation, et une génération entière risque de se consumer lentement, comme une cigarette sous le regard indifférent des adultes.
A Amadou Diallo






































