Édito. La Guinée-Bissau, encore. Comme un pays condamné à rejouer éternellement le même scénario de chaos politique, elle s’est réveillée hier au bord du vide, ballottée entre un coup de force militaire et les soupçons d’une manipulation orchestrée au sommet de l’État. Trois jours seulement après un double scrutin très attendu, le pays replonge dans ses vieux réflexes : tirs en plein centre-ville, arrestation du président sortant, frontières fermées, couvre-feu décrété. Un air de déjà-vu qui suscite autant d’effroi que de perplexité.
À première vue, tout ressemble à un putsch classique : selon Afrik.com, une faction de l’armée a arrêté Umaro Sissoco Embaló, qui se proclamait déjà vainqueur. Mais c’est là que l’intrigue bascule dans l’étrange. Car le président « renversé » prend spontanément son téléphone pour annoncer lui-même son arrestation à Jeune Afrique. Un geste inédit, presque théâtral, qui alimente toutes les suspicions. Comment un chef d’État en pleine arrestation trouve-t-il le loisir – ou la liberté – de livrer en direct le récit de son propre renversement ?
Pendant ce temps, un mystérieux « Haut commandement militaire pour la restauration de l’ordre » proclame avoir pris le contrôle du pays. À sa tête, le général Denis N’Canha qui, invoquant un complot impliquant des barons de la drogue, suspend le processus électoral et verrouille le territoire. La justification est classique, presque trop : sauver la nation, protéger l’ordre, restaurer la stabilité. Une rhétorique usée, mais souvent efficace.
Pourtant, en coulisses, un autre récit s’impose. Celui d’un putsch… sans putschistes. Plusieurs voix de l’opposition, relayées par Le Monde Afrique, accusent Embaló d’avoir inventé son propre renversement pour éviter l’annonce de résultats qui le donneraient perdant face à Fernando Dias. Selon cette hypothèse, l’« arrestation » du président et les mouvements militaires ne seraient qu’un écran de fumée destiné à bloquer l’alternance. Un coup d’État simulé, presque trop voyant : Aujourd’hui au Faso relève un détail troublant — ce fameux appel à Jeune Afrique. Depuis quand un président déchu prend-il la plume médiatique pour commenter sa propre chute ?
Le puzzle reste incomplet. Ledjely le souligne : impossible, à ce stade, de dire si Embaló est victime ou metteur en scène. Mais ce qui est certain dépasse les querelles partisanes : la Guinée-Bissau reste prisonnière d’un système où le militarisme politique dicte la vie nationale, où le pouvoir se gagne dans l’ombre et se perd dans le fracas, où la frontière entre réalité et manipulation devient chaque jour plus poreuse.
Ce qui s’est passé hier à Bissau n’est peut-être pas encore clair. Mais ce que cela révèle l’est profondément : un pays coincé dans un cycle sans fin, où la démocratie n’est jamais la garante de la stabilité, mais l’étincelle de nouvelles turbulences. Au cœur de cette confusion, une question demeure : la Guinée-Bissau saura-t-elle un jour se libérer de ce théâtre permanent du pouvoir, où même les coups d’État semblent jouer un rôle assigné d’avance ?
Algassimou L Diallo






































