Édito- Depuis 2020, l’Afrique avance comme sous un ciel d’orage, secouée par des éclairs politiques qui déchirent la nuit et font vaciller ses horizons. Les déclarations martiales s’invitent aux écrans, les constitutions s’envolent comme des feuilles mortes balayées d’un revers de képi, et les coups d’État se succèdent comme les refrains d’une chanson ancienne que l’on croyait oubliée. Neuf pays ont déjà basculé. Neuf avertissements. Neuf craquements dans les fondations fragiles d’un continent encore en quête de souffle.
À chaque putsch, la même scène tragique : une colère qui enfle, des institutions qui tremblent, et une armée qui, s’érigeant en arbitre divin, tranche là où le politique a échoué.
La banalisation du renversement, ou l’habitude du fracas
Au Bénin, dimanche dernier, le théâtre du pouvoir a rejoué sa pièce favorite : des soldats surgissent à la télévision nationale, annoncent qu’ils s’emparent du destin du pays… avant que le président ne vienne refermer le rideau. Deux semaines auparavant, c’est la Guinée-Bissau qui s’abandonnait à ses démons, lessivée par une présidentielle disputée, éreintée par ses propres incertitudes.
Cette répétition presque liturgique dépasse l’émotion du moment. C’est le symptôme d’une fièvre ancienne. Un mélange toxique de frustrations sociales, d’institutions fatiguées, de gouvernances incertaines et de crises sécuritaires qui s’éternisent.
« Lorsque les crises s’aggravent, les armées estiment devoir reprendre la main », rappelle Beverly Ochieng, témoin lucide d’un cycle qui n’en finit plus de se refermer.
Le souffle d’un continent pris dans la tourmente
Du Sahel aux îles de l’océan Indien, la contagion gagne du terrain.
À Madagascar, en octobre, la jeunesse révoltée a servi de tremplin à des militaires pressés d’écarter Andry Rajoelina. Au Gabon, Ali Bongo a été déposé comme un roi déchu en 2023. Au Tchad, Mahamat Idriss Déby a hérité du trône paternel sous le regard impuissant d’un peuple habitué à la continuité du même pouvoir.
En Guinée, le colonel Mamady Doumbouya, quatre ans après avoir renversé Alpha Condé et son projet de troisième mandat, sillonne déjà le pays en candidat à la magistrature suprême.
Et pendant ce temps, au Soudan, au Mali, au Burkina Faso, au Niger, les armes ont remplacé la parole, et le fracas des kalachnikovs dicte la cadence des jours.
Les racines d’un malaise qui ronge les peuples
Au cœur de ces soubresauts, un fil rouge : corruption chronique, élites éloignées des réalités, services publics désertés, insurrections djihadistes qui gagnent du terrain. Afrobarometer en témoigne : la jeunesse africaine aime encore la démocratie, mais elle en désespère.
Déçus, trahis, abandonnés, certains finissent par se tourner vers les militaires, qu’ils voient comme une solution brutale mais « efficace ».
L’ombre longue de l’héritage colonial
Pourquoi les putschs se concentrent-ils dans les anciennes colonies françaises ?
Bakary Sambe y voit une fatalité institutionnelle : hyper-présidentialisme hérité d’un modèle centralisé, dépendances économiques durables, lenteur à affronter les menaces djihadistes. Autant de failles dans lesquelles les armées s’engouffrent, drapées dans le costume sauveur.
À l’inverse, les ex-colonies britanniques semblent mieux tenir le choc. Leur séparation plus nette entre armée, justice et exécutif fonctionne comme un amortisseur démocratique. « Mieux décentralisées, moins dépendantes d’un pouvoir hyper-concentré », rappelle Ochieng, elles résistent mieux aux tempêtes.
Le moment de vérité
De Dakar à Antananarivo, l’Afrique est à la croisée des chemins.
Les putschs ne sont pas la maladie : ils en sont le symptôme. Le cri d’un continent fatigué par l’injustice, consumé par la corruption, trahi par ceux qui promettaient le renouveau.
La vraie question est là, suspendue dans l’air, brûlante et crue : ces militaires autoproclamés sauveurs apporteront-ils la guérison… ou ne seront-ils qu’une nouvelle illusion dans le grand cycle des espoirs brisés et des démocraties avortées ?
Barry Arbaba






































