Officiellement, le Premier ministre sillonne la Guinée pour remercier les populations de leur participation au référendum du 21 septembre. En réalité, la tournée d’Amadou Oury Bah, marquée par des scènes de liesse et des appels à la candidature du général Mamadi Doumbouya, prend des allures de pré-campagne présidentielle. Trois mois avant le scrutin du 28 décembre, l’État semble déjà en mode électoral.
Sous un soleil de plomb, la foule s’est massée dès l’aube à Guéckédou pour accueillir le Premier ministre. Les drapeaux du CNRD flottent au vent, les slogans fusent : « Doumbouya, le peuple est avec toi ! » Officiellement, Amadou Oury Bah est venu “remercier les populations” pour leur participation au référendum du 21 septembre. Mais sur le terrain, tout ressemble à une campagne électorale avant l’heure.
Une tournée institutionnelle au parfum politique
Depuis Faranah jusqu’à Macenta, en passant par Guéckédou, la tournée du chef du gouvernement se déroule comme un véritable roadshow politique. À chaque étape, discours enflammés, hommages au Chef de l’État et appels à la “continuité” se succèdent. À Guéckédou, la présidente des femmes, Sia Mariama Kamano, a même invité publiquement le général Mamadi Doumbouya à “poursuivre sa mission” en se présentant à la présidentielle.
“Le travail accompli en quatre ans vaut quarante ans de gouvernance”, a lancé le doyen Faya Gabriel Kambadouno, sous les applaudissements nourris d’une foule conquise. À Macenta, les notables ont salué “la stabilité retrouvée” et exprimé leur confiance dans le pouvoir de transition. À Faranah, les jeunes ont scandé le nom du Chef de l’État dans une ambiance digne d’un meeting politique.
Bah Oury, messager du pouvoir ou stratège de la reconquête ?
Amadou Oury Bah assume le rôle de porte-voix du régime. Ancien opposant, devenu Premier ministre, il se positionne aujourd’hui comme l’architecte civil de la stratégie politique du CNRD. Derrière les discours de gratitude se cache une mission claire : transformer le “oui” du référendum en base électorale solide pour le Chef de l’État.
En bon tacticien, Bah Oury teste le terrain. Chaque étape lui permet de jauger la popularité du général Doumbouya, d’identifier les relais d’influence locale et de mesurer la réaction des bases face à une éventuelle candidature du président de la Transition.
Une “campagne d’État” qui ne dit pas son nom
Drapeaux, pancartes, portraits géants du Chef de l’État, slogans de soutien scandés dans les rues… Tout rappelle les grandes campagnes présidentielles d’Afrique francophone. La tournée est institutionnelle dans la forme, mais politique dans le fond.
Les moyens logistiques de l’État, les véhicules officiels, la mobilisation des autorités locales : tout concourt à donner le sentiment que la présidentielle a déjà commencé, sous couvert de cérémonies républicaines. Pour de nombreux observateurs, cette confusion entre communication gouvernementale et mobilisation électorale illustre la volonté du régime de transformer la transition en tremplin politique.
Le pari risqué de la légitimité par les urnes
À trois mois du scrutin du 28 décembre, le pouvoir mise sur un scénario simple : capitaliser sur le référendum constitutionnel pour asseoir une légitimité populaire durable. Mais la stratégie n’est pas sans risque. Une partie de l’opposition dénonce déjà “une campagne d’État déguisée” et “une confiscation du processus électoral”.
Pour le moment, le général Mamadi Doumbouya garde le silence. Mais son Premier ministre, lui, occupe le terrain, tissant patiemment le fil d’une légitimation électorale du pouvoir militaire.
Une transition à la croisée des chemins
Quatre ans après le coup d’État de 2021, la Guinée aborde un tournant historique. Le référendum de septembre a ouvert la voie à un retour à l’ordre constitutionnel, mais les signaux envoyés sur le terrain laissent planer un doute : le pays se prépare-t-il à une alternance démocratique ou à la reconduction d’un pouvoir déjà installé ?
Dans les villages et les chefs-lieux de région, la ferveur populaire est palpable. Les femmes dansent, les jeunes chantent, les notables bénissent. Mais derrière la musique et les drapeaux, une question demeure, murmurée dans les marchés et les mosquées : “S’agit-il vraiment de remerciements, ou d’une campagne qui ne dit pas son nom ?”
Mohamed Traoré





































