Le 4 septembre 1960 marque l’un des tournants les plus sombres de l’histoire politique africaine. Ce jour-là, au mépris de la souveraineté populaire, le président Joseph Kasa-Vubu annonce à la radio la révocation du Premier ministre Patrice Emery Lumumba et de plusieurs ministres nationalistes. Le lendemain, il tente d’imposer Joseph Iléo à la tête du gouvernement. Un acte grave, lourd de conséquences, qui ouvre la voie au chaos institutionnel.
Lumumba refuse de plier. Le Parlement congolais, incarnation de la volonté du peuple, lui renouvelle sa confiance par une motion de maintien. Face à ce déni de démocratie, Lumumba réplique en révoquant Kasa-Vubu pour haute trahison, l’accusant de brader l’indépendance chèrement acquise du Congo aux intérêts étrangers. Le bras de fer devient frontal.
Pour défendre la légitimité républicaine, Lumumba appelle à Léopoldville des unités loyales de l’Armée nationale congolaise, stationnées à Stanleyville et au Kasaï. Mais le sort du Congo ne se joue déjà plus seulement à l’intérieur de ses frontières. En pleine Guerre froide, l’ancienne puissance coloniale belge, appuyée logistiquement et militairement par les États-Unis et couverte politiquement par l’OTAN, déploie avions, navires de guerre et troupes. L’estuaire du fleuve Congo est bombardé, les forces congolaises intimidées. Fait révélateur de l’enjeu stratégique, l’OTAN autorise même la Belgique à dégarnir son front en Allemagne pour intervenir contre un État africain nouvellement indépendant.
Sous pression occidentale, l’ONU envoie alors des troupes dites de « maintien de la paix ». Les Casques bleus, censés s’interposer, joueront en réalité un rôle trouble : neutraliser Lumumba tout en laissant le champ libre à ses adversaires. La légalité internationale sert de paravent à une opération politique visant à éliminer un leader jugé trop libre, trop souverain, trop dangereux.
Dans ce climat de manipulations et de trahisons, un coup d’État militaire, organisé et soutenu par la CIA, propulse Joseph-Désiré Mobutu sur le devant de la scène. Instrument docile de l’impérialisme, Mobutu trahit son pays et livre Lumumba à ses bourreaux. Le héros de l’indépendance congolaise est humilié, torturé, puis assassiné froidement le 17 janvier 1961, avec la complicité directe de la Belgique et des puissances occidentales.
Soixante-cinq ans plus tard, l’histoire de Lumumba demeure un rappel brutal : l’indépendance proclamée ne vaut rien sans souveraineté réelle. Le Congo n’a pas seulement perdu un Premier ministre ce 17 janvier 1961. Il a perdu un rêve, celui d’une Afrique debout, maîtresse de son destin. Un rêve que certains, hier comme aujourd’hui, continuent de redouter.
S L B






































