Édito
Il est rare qu’une voix littéraire fasse autant trembler les certitudes politiques. Mais lorsque Wole Soyinka, premier Africain prix Nobel de littérature, parle de Donald Trump, il ne mâche jamais ses mots. Et cette fois encore, l’écrivain nigérian dénonce ce qu’il considère comme une dérive dangereuse : l’ingérence incendiaire du président américain dans les affaires du Nigeria.
Pour Soyinka, les propos récents de Trump – menaçant Abuja d’une intervention militaire pour « protéger les chrétiens » – ne sont pas seulement maladroits. Ils sont, dit-il, « irresponsables et criminels ».
Car derrière l’emphase martiale de l’ex-président américain, revenu au pouvoir et plus radical que jamais, se dessine une vision simpliste, grossière, d’un pays fracturé mais complexe. Oui, le Nigeria connaît des violences. Oui, les tensions religieuses existent. Mais réduire un conflit multidimensionnel – économique, social, sécuritaire – à une croisade confessionnelle relève du mensonge politique, affirme Wole Soyinka. Et surtout, cela attise un feu déjà difficile à contenir.
L’écrivain en sait quelque chose : lui-même vient d’être ciblé par la nouvelle hostilité de Washington. Son visa américain, obtenu après avoir volontairement déchiré sa carte verte en 2016 pour protester contre l’élection de Trump, vient d’être révoqué. Sans explication, sans nuance, par une lettre administrative envoyée en masse, comme on élimine une ligne gênante d’un fichier.
En observateur lucide, Soyinka rappelle que la violence au Nigeria ne se résume ni aux enlèvements d’enfants, ni aux affrontements meurtriers entre éleveurs et agriculteurs, ni même à l’extrémisme religieux – bien réel, mais loin d’être la matrice unique de l’instabilité du pays. « Choisir un seul aspect du problème et affirmer que c’est la religion qui est au centre de toutes ces violences, ce n’est pas seulement mauvais, c’est criminel », tranche-t-il.
Trump, lui, parle de frapper « armes à la main », « rapidement, violemment et joliment ». Un vocabulaire de spectacle qui n’a rien à voir avec la diplomatie, encore moins avec la responsabilité d’un chef d’État. « Un leader n’a pas le droit d’être simpliste », rappelle Soyinka. Et certainement pas celui de creuser les divisions d’une nation qui, comme toutes les autres, tente de se maintenir malgré ses failles.
À 90 ans, alors que le théâtre national de Lagos a été rebaptisé en son honneur, Soyinka observe ce tumulte avec la distance de celui qui a vécu dictatures, exils et persécutions. Les hommages le laissent presque indifférent. Ce qui l’inquiète vraiment, c’est la facilité avec laquelle des dirigeants étrangers peuvent transformer les tensions nigérianes en combustible politique.
Dans un monde saturé de déclarations tonitruantes, la mise en garde de Wole Soyinka sonne comme un rappel nécessaire : le Nigeria n’a pas besoin de pyromanes. Et certainement pas au sommet de la première puissance mondiale.
Algassimou L Diallo






































