Derrière les chiffres rassurants des effectifs militaires de l’OTAN se cache une question plus dérangeante : que vaudrait réellement l’alliance atlantique face à la Russie si les États-Unis décidaient de lever le pied ? À l’heure où Washington regarde de plus en plus vers l’Asie et où Moscou muscle son effort de guerre, l’Europe est sommée de se regarder en face.
Il fut un temps où la question ne se posait même pas. L’OTAN, c’était l’Amérique, son armée, ses bases, son parapluie nucléaire. Une évidence stratégique héritée de la guerre froide. Créée pour contenir l’Union soviétique et protéger l’Europe occidentale d’une invasion, l’Alliance atlantique semblait vouée à perdre sa raison d’être après la chute du mur de Berlin. Elle a pourtant survécu, s’est élargie et a trouvé un nouveau souffle au fil des crises.
Aujourd’hui, ce souffle porte un nom : la Russie.
Depuis l’invasion de l’Ukraine, Moscou est redevenue l’ennemi central, celui autour duquel se redessine toute la grammaire sécuritaire européenne. Et avec lui, une interrogation obsédante revient dans les chancelleries : en cas de guerre ouverte, l’OTAN pourrait-elle réellement faire face à la Russie sur le terrain ?
Sur le papier, la réponse semble rassurante. Les forces combinées de l’OTAN comptent plus de militaires en service actif que la Russie. Environ 3,4 millions de soldats pour l’Alliance, contre 1,5 million pour Moscou, selon les données compilées par Visual Capitalist. Un avantage numérique net, presque confortable.
Mais ce chiffre cache une réalité moins homogène. L’OTAN, ce sont 32 armées nationales aux capacités inégales. Du Luxembourg, avec ses quelque mille militaires, aux États-Unis, poids lourd incontesté de l’alliance. À eux seuls, les Américains alignent 1,3 million de soldats, soit près de 39 % des effectifs totaux. Les 31 autres membres se partagent les 61 % restants.
Autrement dit, sans les États-Unis, l’OTAN change radicalement de visage.
Cette hypothèse, longtemps théorique, est devenue plus concrète avec le retour de Donald Trump sur le devant de la scène politique américaine. Fin janvier 2025, des révélations de la presse italienne, relayées par Stars and Stripes, évoquaient un projet de retrait de 20 000 soldats américains stationnés en Europe. Une idée qui n’est pas nouvelle. Déjà lors de son premier mandat, Trump plaidait pour une réduction massive de la présence militaire américaine, notamment en Allemagne.
Le message est clair : l’Europe doit payer davantage, et se défendre davantage seule.
Dans les cercles de défense européens, l’inquiétude est palpable. Defense News rapportait en mars 2025 que Washington opère un recentrage stratégique vers l’Asie-Pacifique. Un glissement discret mais profond. « On a l’impression que la priorité n’est plus de renforcer l’OTAN, mais d’organiser le retrait américain en douceur », confiait un responsable européen sous couvert d’anonymat.
Alors, sans l’Amérique, l’Europe est-elle condamnée ?
Pas nécessairement. En cas d’attaque russe contre un pays membre, les autres alliés européens – épaulés par le Canada – disposeraient encore d’environ 2,11 millions de soldats actifs. Un chiffre supérieur à celui de l’armée russe. Sur le plan strictement humain, l’avantage resterait européen.
Mais la guerre moderne ne se gagne pas à coups de statistiques.
Un rapport conjoint du groupe de réflexion Bruegel et de l’Institut Kiel le souligne sans détour : une défense européenne sans les États-Unis exigerait un effort colossal. Il faudrait mobiliser au moins 300 000 soldats supplémentaires, soit l’équivalent de 50 brigades, pour tenir tête à la Russie. Et surtout, combler un retard critique en équipements.
Pour dissuader une percée russe, l’Europe aurait besoin de 1 400 chars, 2 000 véhicules de combat d’infanterie, 700 pièces d’artillerie et d’un million d’obus de 155 mm pour seulement trois mois de combats. Sans parler des drones, devenus centraux sur les champs de bataille ukrainiens, dont la production devrait atteindre 2 000 unités de longue portée par mois pour rivaliser avec Moscou.
Car la Russie, elle, a déjà basculé dans une économie de guerre. « Ces deux dernières années, les Russes ont mis leur société entière sur le pied de guerre », rappelle Alexandr Burilkov, co-auteur du rapport. L’Europe, elle, hésite encore entre confort stratégique et sursaut historique.
Les services de renseignement alertent sur le risque – encore incertain – d’une attaque russe contre le continent. Reste une autre inconnue, plus politique que militaire : les États-Unis répondraient-ils automatiquement à l’appel de l’article 5 ?
C’est une question que l’Europe espère ne jamais avoir à trancher dans l’urgence. Mais à force de la repousser, elle pourrait bien finir par s’y retrouver seule.
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