À Institut français de Guinée, la littérature vient de franchir un seuil symbolique. En lançant son tout premier « Hackathon du Livre », la Station IA ne propose pas seulement un défi d’écriture. Elle ouvre, sans détour, un débat de fond : que reste-t-il de l’auteur à l’heure de l’intelligence artificielle ?
Seize jeunes plumes, triées sur le volet parmi des dizaines de candidats, sont désormais enfermées dans une course contre la montre : écrire un livre en trois jours. Une prouesse en apparence. Mais derrière la performance, une question s’impose : la vitesse est-elle devenue la nouvelle norme de la création littéraire ?
L’initiative portée par Graciano Adessi part d’une intention louable : démystifier l’IA, casser les peurs, montrer qu’elle peut être un outil et non un substitut. L’expérience menée à l’hôpital Donka, où des livres générés avec l’appui de l’IA ont été offerts à des enfants, a servi de déclic. Mais entre assistance et dépendance, la frontière est mince et mérite d’être interrogée, pas seulement célébrée.
Car c’est bien là que réside l’ambiguïté de ce hackathon : familiariser sans banaliser. À force de vouloir rassurer sur les bienfaits de l’IA, ne risque-t-on pas d’édulcorer les véritables enjeux ? Derrière l’enthousiasme technologique, une réalité persiste : écrire, ce n’est pas seulement produire du texte, c’est porter une voix, une singularité, une lente maturation que l’algorithme ne connaît pas.
Le directeur de l’IFG, Sébastien Vittet, le reconnaît lui-même : l’IA a ses limites, ses pièges, ses zones d’ombre. Encore faut-il que cette confrontation avec la machine ne se transforme pas en fascination aveugle. Car l’apprentissage de l’outil ne doit pas supplanter la construction de l’auteur.
Du côté des professionnels du livre, la prudence est de mise. Aliou Sow rappelle une évidence qu’il devient urgent de marteler : l’IA ne remplacera jamais l’inspiration humaine. Et plus encore, elle pose déjà un défi éthique majeur — celui du plagiat, de l’authenticité et de la propriété intellectuelle. Ironie du sort : les mêmes outils qui assistent à écrire serviront à traquer les dérives qu’ils peuvent engendrer.
Pourtant, l’événement ne manque pas d’atouts. Il offre aux jeunes auteurs une opportunité concrète : être accompagnés, édités, publiés. Ousmane Soumaré promet même une finalisation professionnelle du meilleur manuscrit. Une perspective rare dans un écosystème éditorial guinéen encore fragile.
Mais au-delà de la promesse, une vigilance s’impose. Car en voulant moderniser à marche forcée, le risque est de perdre l’essence même du livre : un espace de lenteur, de doute, de réécriture — tout ce que l’instantanéité numérique tend à effacer.
Dans une ville comme Conakry, récemment consacrée « Ville créative du livre » par l’UNESCO, l’enjeu dépasse largement ce hackathon. Il s’agit de savoir si la Guinée veut être actrice de la transformation du livre… ou simple spectatrice d’une révolution dictée ailleurs.
Au bout des 72 heures, les seize candidats livreront bien plus que des manuscrits. Ils livreront une réponse, encore imparfaite, à une question essentielle : demain, écrira-t-on encore… ou assistera-t-on à l’écriture ?
Saliou Keita


































