Quatre ans après le coup d’État qui a mis fin au règne d’Alpha Condé, une question continue de hanter les rues de Kankan, ancien bastion imprenable du Rassemblement du peuple de Guinée (RPG) : le parti a-t-il définitivement tourné la page de son fondateur ? Ici, où le RPG fut longtemps plus qu’un parti — presque une identité —, l’héritage d’Alpha Condé se conjugue désormais au passé, entre nostalgie militante et désillusion populaire.
Le symbole est saisissant. Le siège du RPG à Kankan est encore debout, mais il est vide. Porte close, cour silencieuse, activité inexistante. Depuis sa suspension par l’administration en mai 2025, le parti survit à huis clos, menacé jusque dans son existence juridique. La politique, autrefois vibrante, s’est repliée dans les concessions familiales. C’est là que Sory Sanoh, responsable du RPG pour la Haute-Guinée, reçoit désormais, lucide mais combatif.
« Nous sommes acculés de toutes parts », confie-t-il. « La vie politique nous est interdite. Nos cadres sont en prison ou ont quitté le navire. Ceux qui restent essaient simplement de maintenir la flamme. » Une flamme fragile, vacillante, dans un contexte où le RPG semble davantage vivre de ses souvenirs que de ses perspectives.
À Kankan, certains refusent pourtant d’enterrer le parti. Saramoudou Condé incarne cette mémoire militante. Il parle du RPG avec émotion, comme on évoque une lutte sacrée. Il se souvient de la clandestinité, des années de répression, de l’emprisonnement d’Alpha Condé en 1998 et de la mobilisation internationale pour sa libération. « On ne pouvait pas l’abandonner », se rappelle-t-il, convaincu à l’époque que l’histoire finirait par donner raison au combat.
Mais l’histoire, justement, est cruelle avec les héros devenus gouvernants. Car une fois au pouvoir en 2010, Alpha Condé a déçu une partie de ceux qui l’avaient porté. À Kankan, surtout chez les jeunes qui n’ont pas connu les luttes des années 1990, le procès est sévère : peu d’infrastructures, des promesses inachevées, un sentiment d’abandon.
Djanamadi Keita, militant du RPG et aujourd’hui administrateur du marché de Sogbé, illustre ce tiraillement. Longtemps méfiant envers Mamadi Doumbouya, il reconnaît aujourd’hui l’efficacité du nouveau pouvoir. « Il parle peu, mais il agit », dit-il, citant l’achèvement rapide de la route Kankan–Conakry ou l’arrivée annoncée de l’électricité comme des preuves concrètes qui parlent à la population.
Pourtant, même chez ceux qui saluent l’action du CNRD, la rupture avec le RPG n’est pas totale. Djanamadi Keita n’a jamais songé à rendre sa carte du parti. « Nos parents se sont trop battus pour ça », explique-t-il. À Kankan, le RPG n’est plus hégémonique, mais il n’est pas encore mort.
La ville semble ainsi suspendue entre deux époques : celle d’un passé glorifié, fait de sacrifices et de résistance, et celle d’un présent pragmatique, où l’on juge désormais les dirigeants à l’aune des routes, de l’électricité et des résultats visibles. Kankan n’a peut-être pas totalement tourné la page Alpha Condé, mais une chose est sûre : elle ne la lit plus avec les mêmes yeux.
Mohamed Traoré





































