Pendant que l’Europe se crispe sur ses frontières et durcit son discours migratoire, l’Espagne choisit la dissonance. Mieux : elle revendique l’écart. Mardi, le gouvernement espagnol a levé le voile sur un projet de décret visant à accélérer la régularisation de centaines de milliers de migrants en situation irrégulière. Un geste politique fort, presque iconoclaste, dans un continent gagné par la peur du migrant.
L’exécutif socialiste assume le chiffre : près de 500 000 personnes pourraient bénéficier de cette mesure exceptionnelle. Des femmes et des hommes, majoritairement originaires d’Amérique latine, déjà présents dans les rouages invisibles mais indispensables de l’économie espagnole. Ils nettoient, soignent, servent, construisent souvent sans droits, toujours sans papiers.
Pour la ministre des Migrations, Elma Saiz, le message est clair : seront concernés les migrants installés en Espagne depuis au moins cinq mois à l’horizon fin 2025, à condition de ne pas présenter de casier judiciaire. Le dispositif englobe également les demandeurs d’asile dont les dossiers ont été déposés avant la fin de l’année précédente. Le titre de séjour accordé sera valable un an, renouvelable, tandis que les enfants bénéficieront d’un permis pouvant aller jusqu’à cinq ans. À plus long terme, l’accès à la nationalité reste ouvert, après dix ans de résidence légale — un délai raccourci pour les ressortissants latino-américains et les réfugiés.
Ce choix n’est pas seulement humaniste, il est aussi économique. L’Espagne affiche depuis deux ans une croissance supérieure à celle de nombre de ses voisins européens. Le gouvernement n’hésite pas à y voir l’effet direct de sa politique migratoire, qui a permis de combler des pénuries criantes de main-d’œuvre dans l’hôtellerie, les services à la personne ou encore les soins. Une immigration intégrée, selon Madrid, qui renforce le marché du travail et consolide le financement de l’État-providence.
Les économistes espagnols appuient ce raisonnement. Pour eux, la bonne tenue de l’emploi et la vitalité économique récente doivent beaucoup à l’apport des travailleurs étrangers. Une réalité chiffrée, loin des fantasmes. Selon le think tank Funcas, environ 840 000 migrants non européens vivaient sans statut légal en Espagne au début de l’an dernier, contre à peine 100 000 huit ans plus tôt. Une explosion silencieuse, longtemps ignorée, désormais assumée politiquement.
Car l’idée d’une régularisation massive ne sort pas de nulle part. Elle est portée depuis plus d’un an par une initiative citoyenne rassemblant 700 000 signatures, soutenue par plus de 900 organisations de défense des droits humains et par l’Église catholique. Bloquée au Parlement par les jeux partisans, la réforme trouve aujourd’hui une issue par décret, permettant au gouvernement de s’affranchir des blocages institutionnels. Son adoption par le seul Conseil des ministres pourrait intervenir dans les prochaines semaines.
Reste que cette orientation divise profondément. À droite, le chef de l’opposition conservatrice, Alberto Núñez Feijóo, promet déjà de détricoter cette politique s’il accède au pouvoir lors des prochaines élections générales. La bataille idéologique est engagée : entre une Espagne qui assume l’intégration et une autre qui voudrait refermer la parenthèse.
Dans un continent où la migration est trop souvent traitée comme une menace, Madrid fait le pari inverse : celui de la réalité, du travail et des droits. Un pari risqué, sans doute. Mais un pari politique, au sens plein du terme.
Avec Aboubacar SAKHO

































