Il y a dans la voix du Dr Ben Youssouf Keita un mélange d’amertume et de lucidité, celle de l’homme politique qui croyait encore possible de se frayer un chemin en dehors des partis, mais qui découvre, trop tard, que le jeu est déjà bouclé. À l’heure où la Guinée s’apprête à vivre une nouvelle élection présidentielle, le rêve d’une candidature indépendante se heurte à une réalité implacable : le système ne laisse plus passer personne sans parrainage politique ou bénédiction d’en haut.
Le Code électoral, dans son article 248, exige des candidats indépendants un parrainage couvrant 30 % des maires issus d’au moins 70 % des communes. En théorie, cela garantit une légitimité territoriale. En pratique, cela revient aujourd’hui à courir après des signatures… qui n’existent plus.
Car depuis la dissolution des conseils communaux élus en 2018, les maires ont été remplacés par des présidents de délégations spéciales – tous nommés par le général Mamadi Doumbouya. Et selon plusieurs sources, ces derniers auraient déjà offert leur parrainage… à un seul homme : celui-là même qui les a désignés.
Dr Keita résume la situation d’un ton désabusé :
« Il n’est plus possible d’obtenir le parrainage. Leur choix est déjà fait. Je ne suis pas cet heureux candidat. »
Ce constat sonne comme une confession d’impuissance démocratique. Comment prétendre à une élection ouverte quand les verrous institutionnels empêchent toute alternative ? Comment parler de compétition équitable quand l’arbitre a déjà sifflé la fin du match avant même le coup d’envoi ?
Pris au piège d’un système dont il découvre les failles trop tard, Ben Youssouf Keita admet avoir sous-estimé la portée du texte électoral :
« Nous avons découvert ces barrières après le dépôt de notre lettre de candidature. Nous sommes simplement pris au piège. »
Mais le médecin devenu homme politique ne renonce pas. Derrière le désarroi perce une détermination intacte : celle de servir autrement, d’incarner une voix libre dans un pays où la parole politique tend à s’uniformiser.
Cette affaire dépasse le seul cas de Ben Youssouf Keita. Elle met à nu une question plus profonde : la démocratie guinéenne est-elle encore un espace ouvert ou un cercle restreint, réservé à ceux que le pouvoir choisit de laisser entrer ?
Quand la loi devient un outil d’exclusion, la République perd un peu de son âme. Et quand un candidat indépendant doit « explorer d’autres pistes » simplement pour exister, c’est tout un peuple qu’on empêche de choisir librement.
Sibé Fofana




































