Depuis quelques jours, l’interdiction de l’importation, de la distribution et de la commercialisation de la chicha alimente de nouveau les débats sur les réseaux sociaux. Beaucoup y voient une nouvelle décision des autorités. Pourtant, loin d’être récente, cette mesure remonte à janvier 2021. Le véritable problème n’est donc plus de savoir si la chicha est interdite, mais pourquoi cette interdiction reste largement lettre morte.
Il faut parfois revenir aux textes pour comprendre les débats qui agitent l’opinion publique. Dans le cas de la chicha, le rappel historique est particulièrement édifiant.
Le 4 janvier 2021, soit plusieurs mois avant la prise du pouvoir par le CNRD, les autorités de l’époque avaient déjà décidé de mettre un terme à l’importation, à la distribution et à la commercialisation de la chicha sur toute l’étendue du territoire national.
La décision était formalisée à travers l’arrêté conjoint AC002 2021, signé par les ministres en charge du Commerce, du Budget, de la Sécurité et de la Protection civile. Le texte ne se limitait pas à interdire l’entrée et la vente du produit. Il prévoyait également l’identification et la fermeture des lieux où la chicha était consommée ou commercialisée.
Les responsabilités avaient même été clairement réparties. La Douane, les services de défense et de sécurité, notamment ceux chargés de lutter contre la drogue et le crime organisé, ainsi que les services déconcentrés du ministère du Commerce, étaient appelés à veiller à l’application de cette mesure.
Sur le papier, tout semblait donc prévu.
Mais c’est précisément là que se trouve le paradoxe guinéen : la loi existe, l’interdiction existe, les services compétents existent… mais la chicha, elle aussi, existe toujours.
Plus de cinq ans après la signature de l’arrêté, le produit continue de circuler. Il reste visible dans certains espaces de loisirs et demeure accessible à des consommateurs, malgré les dispositions réglementaires prises depuis 2021.
Cette situation pose une question beaucoup plus importante que celle de savoir quel régime a interdit la chicha : à quoi sert une interdiction si elle n’est pas effectivement appliquée ?
Il serait donc facile de transformer cette affaire en polémique politique ou de présenter la mesure comme une nouveauté. Ce serait passer à côté de l’essentiel. La question de fond est celle de l’efficacité de l’action publique et de la continuité de l’État.
Une décision administrative ne devient pas efficace simplement parce qu’elle est signée et publiée. Elle doit être suivie de contrôles, de sanctions et d’un mécanisme permanent d’application. Sinon, elle risque de rester un simple document rangé dans les archives de l’administration.
À ce jour, sauf élément officiel contraire, aucune décision portant annulation de l’arrêté AC002 2021 n’a été portée à notre connaissance. Juridiquement, l’interdiction demeure donc, en principe, applicable.
Dès lors, le débat actuel devrait dépasser les réseaux sociaux et les effets d’annonce. La véritable urgence est de clarifier la situation : soit l’interdiction est maintenue et les autorités doivent en assurer l’application effective, soit elle a été levée et il appartient à l’administration de le dire clairement.
Car entre une interdiction inscrite dans les textes et une réalité qui lui échappe, c’est finalement la crédibilité même de l’action publique qui est interrogée.
La Guinée n’a peut-être pas besoin d’une nouvelle interdiction de la chicha. Elle a surtout besoin que les décisions déjà prises soient connues, assumées et effectivement appliquées.
C’est là que se trouve le véritable enjeu de cette polémique.
Amadou Diallo






































