Le 19 juillet 2026, les chefs d’Etat et de gouvernement de la Cédéao, lors de leur 69e session ordinaire à Lungi, en Sierra Leone, ont une fois de plus confirmé 2027 comme date de demarrage de la monnaie commune ouest-africaine. Si elle est maintenue, les modalidés d’adhésion changent. Seuls les pays respectant les critères de convergences pourront rejoindre immédiatement le mouvement. Les autres seront accompagnés progressivement.
Au-délà de son enregistrement auprès de l’Organisation africaine de la propriété intellectuelle, un flou subsiste sur les autres questions telles que la gouvernance de la future banque centrale, les réserves de change, le régime de change de l’Eco , les mécanismes de solidarité entre les États ou encore les relations entre la nouvelle monnaie régionale et le franc CFA
Franck-Stéphane Dedi, banquier d’affaires, analyste politique et économique, analyse les faisabilités et les options qui permettront à l’Eco d’être une monnaie viable.
Suivez l’entretien avec Franck-Stéphane Dedi
DW : Beaucoup de pays peinent encore à respecter les critères de convergences fixés par la CEDEAO, y compris le Nigeria, pourtant première économie de la région. Comment lancer une monnaie unique alors qu’on ne sait même pas quels pays l’adopteront au départ ? Est-ce viable selon-vous ?
Franck-Stéphane Dedi : Si vous voulez mon sentiment personnel, j’ai l’impression que l’on est davantage dans la communication politique que dans une démarche réellement pratique et pragmatique. Je prends un exemple : il y a encore quelques années, certains pays défendaient le franc CFA en affirmant qu’il fallait le conserver. Puis, quelques mois plus tard, les mêmes expliquaient qu’il fallait impérativement changer de monnaie. Cela donne parfois le sentiment que les positions évoluent au gré des circonstances.
Quand l’Europe préparait l’arrivée de l’euro, Jusqu’à quatre années avant son lancement, il existait un chronogramme clair. Chaque pays savait exactement quels objectifs il devait atteindre et dans quels délais. Les banques centrales de chacun de ces pays, travaillaient en conséquence. Tout le processus était documenté et accessible.
Malheuresement dans le cas de l’Eco, on a plutôt l’impression que le projet se discute entre Chefs d’État. Le grand public n’a pas accès au programme, au chronogramme. Et tout à l’heure vous parliez des critères de convergence. Quand ont-ils été révisés pour la dernière fois ? Ne serait-ce que pour l’UEMOA ? Lorsqu’on ne respecte pas l’un ou l’autre de ces critères, quel est l’impact sur les différents pays concernés ? Quels sont les mécanismes de sanction lorsqu’un pays ne les respecte pas ? Quels sont les impacts concrets ?
Aujourd’hui, par exemple, on discute du ratio d’endettement sur la dette du PIB, qui doit être entre 50 et 75 %. On a le Sénégal qui est à 100%. C’est très flou. Pour l’instant, le Ghana et le Nigéria, deux têtes fortes de la zone, ne se sont pas encore prononcés sur ce chronogramme qui a été annoncé.
DW : A y voir de plus près, ces critères ressemblent beaucoup aux critères de Maastricht qui avaient servi à la création de l’euro. Sont-ils réellement adaptés aux réalités ouest-africaines ?
Franck-Stéphane Dedi : C’est toute la question. Souvent, en Afrique, nous reproduisons des modèles venus d’ailleurs. Beaucoup de constitutions africaines s’inspirent des modèles français ou britanniques. Ces calques ne tiennent pas compte de nos réalités. Nous voulons aller vers une nouvelle monnaie. Comment tenir compte des réalités de notre zone ? Je n’ai aucun problème avec le fait de s’inspirer de modèles qui fonctionnent.
On a parfois l’impression qu’il s’agit d’un copier-coller de l’expérience européenne. Pour le moment, ce que la zone Euro propose, fonctionne pour eux parce qu’ils ont tenu compte de leurs réalités. Rien ne garantit que les mêmes recettes fonctionneront automatiquement en Afrique de l’Ouest. Il faudrait démontrer que les réalités des deux régions sont comparables. Personnellement, j’en doute fortement.
DW : La création de l’Eco est souvent présentée comme un moyen de s’affranchir du franc CFA, hérité de l’époque coloniale. Au-delà de ce symbole, qu’est-ce que l’Eco pourrait concrètement changer dans la vie des Africains d’Afrique de l’Ouest ?
Franck-Stéphane Dedi : Tout dépendra de la nature réelle de cette monnaie. Si l’on se contente de remplacer le mot « franc CFA » par « Eco », sans toucher aux mécanismes fondamentaux, cela ne changera pratiquement rien pour les populations. Si la monnaie reste garantie de la même manière qu’aujourd’hui, si les réserves continuent d’être gérées selon les mêmes principes et si les mécanismes monétaires restent identiques, l’impact sera limité. Ce sont des raisons contre lesquelles s’opposent les pays comme le Ghana ou la Guinée ou encore le Nigéria, mastodonte économique et financier.
En revanche, si l’Eco devient une monnaie véritablement fondée sur les réalités économiques de la région, alors les choses changent. Dans ce cas, les États pourraient utiliser davantage la politique monétaire comme un outil de développement économique et les populations pourraient en tirer profits.
Aujourd’hui, dans les pays de l’UEMOA, l’arrimage fixe à l’euro limite fortement l’activation de la politique monétaire afin d’impulser le développement. Les gouvernements agissent essentiellement à travers la politique budgétaire. Or, partout ailleurs dans le monde, les États utilisent à la fois la politique budgétaire et la politique monétaire pour soutenir la croissance, l’investissement et l’emploi.
Auteur: Sandra Koffi





































