À l’approche de la Tabaski, Kindia retrouve ce qui fait depuis toujours son identité : une ville vivante, commerçante, chaleureuse, où les marchés racontent mieux que les discours l’état d’âme d’une population. Dans la cité des agrumes, le grand marché s’est paré de ses couleurs de fête. Les étals débordent de vêtements, de chaussures, de sacs et d’accessoires. Les vendeurs interpellent les passants, les familles parcourent les allées, les regards se croisent. Tout semble annoncer l’effervescence des grands jours. Et pourtant, derrière cette agitation apparente, un autre récit se dessine : celui d’une économie qui fatigue les ménages et d’un commerce qui survit à force d’espoir.
Car cette année, à Kindia, la foule ne garantit plus les ventes. Les allées sont pleines, mais les caisses restent désespérément silencieuses. Les clients viennent, observent, demandent les prix, négocient parfois longuement… puis repartent sans achat. Le marché donne l’impression d’un théâtre où chacun joue son rôle sans parvenir à conclure la scène finale : celle de la transaction.
Dans cette ville réputée pour son dynamisme commercial et son hospitalité, les commerçants tentent pourtant de préserver l’esprit de la fête. Assise devant ses habits pour femmes et enfants, une vendeuse refuse qu’on accuse systématiquement les commerçants d’être responsables de la flambée des prix. Selon elle, le vrai problème est ailleurs : le pouvoir d’achat s’est effondré. Les marchandises coûtent presque le même prix que l’an dernier, explique-t-elle, mais les familles n’ont plus les moyens de suivre.
Le constat revient comme un refrain dans les boutiques du grand marché. Moussa Camara, vendeur de chaussures, regarde défiler les visiteurs avec une patience mêlée de résignation. Les clients promettent de revenir après avoir “fait un tour”, mais peu reviennent réellement. Dans les regards des vendeurs de Kindia, il y a cette inquiétude discrète de ceux qui ont investi leurs économies dans une saison commerciale qui tarde à décoller.
Mais réduire cette situation à une simple crise des ventes serait oublier ce que représente réellement Kindia. La cité des agrumes n’est pas seulement une ville commerçante ; elle est aussi le miroir d’une Guinée populaire qui refuse de renoncer à ses traditions malgré les difficultés. Ici, la Tabaski demeure un moment sacré de dignité sociale, de partage familial et d’honneur. Même lorsque les moyens manquent, chacun essaie de sauver l’essentiel : un habit neuf pour les enfants, quelques provisions pour le repas, un geste symbolique pour préserver la joie collective.
C’est précisément cette force silencieuse qui donne au grand marché de Kindia toute sa valeur humaine. Derrière chaque discussion autour d’un prix, il y a un père qui calcule son budget, une mère qui tente de satisfaire ses enfants sans déséquilibrer les dépenses du foyer, un commerçant qui lutte pour récupérer son investissement. Le marché devient alors plus qu’un simple lieu d’échanges : il se transforme en baromètre social, où se lisent les espoirs, les frustrations et la résilience d’une population entière.
Malgré la morosité ambiante, les commerçants de Kindia continuent d’y croire. Ils savent que dans cette ville attachée à ses traditions, les derniers jours précédant la fête réservent souvent un sursaut inattendu. Quand l’échéance approche, les familles finissent par revenir pour acheter l’essentiel. C’est cette confiance obstinée dans les habitudes populaires qui maintient encore l’activité debout.
À Kindia, la Tabaski ne se résume donc pas à une période de consommation. Elle révèle surtout le courage quotidien d’une population qui s’accroche à la fête malgré les difficultés économiques. Et dans les allées animées du grand marché, entre les appels des vendeurs et les hésitations des clients, la cité des agrumes rappelle une vérité profonde : même fragilisée, une société qui continue de célébrer ensemble n’a pas encore perdu son âme.
Hamidou Dramé


































