Dans les discours politiques comme dans les stratégies de développement, un mot revient de plus en plus souvent : la transformation. Transformation économique, transformation numérique, transformation institutionnelle. Mais derrière ces ambitions se cache une exigence fondamentale que l’Afrique, et particulièrement la Guinée, ne peut plus se permettre d’ignorer : la maîtrise des données.
L’atelier de renforcement des capacités organisé à l’Institut supérieur de l’information et de la communication (ISIC) de Kountia autour des données Afrobarometer n’est donc pas un simple rendez-vous académique. Il est le reflet d’un enjeu beaucoup plus profond : celui de bâtir une société capable de prendre des décisions éclairées plutôt que de naviguer à vue.

Depuis plus de vingt-cinq ans, Afrobarometer collecte, analyse et met à disposition des données indépendantes sur les réalités vécues par les citoyens africains. Démocratie, gouvernance, services publics, emploi, conditions de vie ou aspirations sociales : autant de domaines où les chiffres permettent de dépasser les perceptions subjectives pour approcher la réalité.
Or, c’est précisément ce qui manque souvent à nos débats publics. Trop de décisions continuent d’être guidées par l’intuition, l’urgence ou la pression politique, alors que les données devraient constituer le point de départ de toute action publique sérieuse. Comment améliorer l’éducation sans connaître précisément les attentes des étudiants ? Comment lutter contre la pauvreté sans mesurer son évolution réelle ? Comment planifier le développement sans comprendre les besoins exprimés par les populations ?
À Kountia, chercheurs, enseignants, étudiants et responsables institutionnels se sont retrouvés autour d’une conviction commune : les données ne sont pas de simples chiffres enfermés dans des tableaux. Elles sont des outils de compréhension, de prévision et d’action.
Le représentant d’Afrobarometer en Guinée, Dr Aliou Barry, a rappelé avec justesse que l’objectif est de transformer les statistiques en connaissances utiles. Cette affirmation mérite d’être soulignée. Car dans de nombreux pays africains, les données existent, mais leur exploitation reste limitée. Les universités les utilisent peu, les administrations les consultent parfois tardivement, et le grand public y a rarement accès.
Pourtant, les grandes puissances économiques du monde ont compris depuis longtemps que la connaissance constitue aujourd’hui la première richesse des nations. À l’ère de l’intelligence artificielle, du numérique et de la compétition mondiale, les pays qui maîtrisent l’information prennent de l’avance ; ceux qui la négligent accumulent du retard.
La Guinée ne fait pas exception. Son ambition de modernisation, la transformation de son secteur minier, la valorisation de son potentiel agricole ou encore l’amélioration de ses services publics nécessitent une capacité accrue à produire, analyser et exploiter des données fiables.
Les propos d’Ismaël Diakité, haut représentant du Mini Consortium Simandou, résument parfaitement cette réalité : « Tout commence par les données et tout finira par les données. » Une formule qui peut paraître ambitieuse, mais qui reflète une évidence contemporaine. Aucun projet d’envergure, aucune transition économique ou écologique ne peut aujourd’hui être menée efficacement sans indicateurs fiables et sans analyses rigoureuses.
C’est pourquoi l’initiative portée par Afrobarometer, Stat View International et leurs partenaires mérite d’être saluée. Elle ne forme pas seulement des universitaires à des techniques de recherche. Elle contribue à installer une nouvelle culture : celle de la preuve, de l’analyse et de la décision fondée sur des faits.
La Guinée dispose d’une jeunesse nombreuse, d’universités en pleine mutation et d’un immense potentiel de recherche. Encore faut-il lui donner les outils nécessaires pour comprendre son environnement et participer à la production du savoir. Former des étudiants et des enseignants à l’exploitation des données, c’est investir dans une ressource plus précieuse que n’importe quelle matière première : l’intelligence collective.
Le défi est désormais de transformer l’essai. Les ateliers passent, mais la culture des données doit s’inscrire durablement dans les programmes universitaires, les centres de recherche et les institutions publiques. Car un pays qui ne mesure pas sa réalité peine à la transformer.
À l’heure où la Guinée affiche de grandes ambitions de développement, une certitude s’impose : l’avenir ne se construira pas seulement avec des infrastructures, des mines ou des investissements. Il se construira aussi avec la capacité de comprendre les réalités du pays à travers des données fiables et des analyses rigoureuses.
Autrement dit, le développement durable commence par la connaissance. Et la connaissance commence par les données.
Marliatou Sall

































