L’histoire d’un peuple se mesure aussi à la manière dont il honore ses héros. Plus d’un siècle après sa mort, l’Almamy Bokar Biro Barry, dernier souverain du Fouta-Djalon, continue pourtant de reposer loin de la terre qu’il a défendue jusqu’à son dernier souffle. Son crâne, emporté comme un trophée de guerre par les troupes coloniales françaises, est encore conservé au musée de l’Homme, à Paris. Une situation qui heurte la mémoire nationale et rappelle l’une des pages les plus douloureuses de la conquête coloniale.
En déposant officiellement, le 27 juillet dernier, une demande de restitution du crâne de Bokar Biro Barry ainsi que de ceux de son père, de son frère et de son chef de guerre, la Guinée ne sollicite pas une faveur. Elle réclame la réparation d’une injustice historique.
Avant d’être un nom gravé dans les livres d’histoire, Bokar Biro fut le dernier Almamy de l’État théocratique du Fouta-Djalon, une puissance politique et religieuse fondée en 1725. À la fin du XIXe siècle, alors que l’empire colonial français étendait son emprise sur l’Afrique de l’Ouest, il choisit la résistance plutôt que la soumission. Là où certains signaient des accords, lui prit les armes pour défendre la souveraineté de son peuple et la liberté de son territoire.
Cette détermination lui coûta la vie. Capturé après les affrontements contre les forces coloniales, il fut décapité en 1896. Sa tête fut ensuite transportée en France, comme celles de nombreux résistants africains, pour être exposée et conservée dans des collections scientifiques. Une pratique aujourd’hui unanimement condamnée, mais qui témoigne de la brutalité de la domination coloniale.
L’annonce faite par le ministre de la Culture, Moussa Moïse Sylla, marque donc une étape importante. Après la demande de restitution des objets personnels de l’Almamy Samory Touré, autre figure emblématique de la résistance guinéenne, les autorités ont obtenu confirmation que les restes de Bokar Biro et de trois de ses proches avaient bien été retrouvés en France. Une demande officielle de restitution a aussitôt été introduite, rendue possible par la loi française de 2023 sur la restitution des restes humains conservés dans les musées.
Au-delà de la procédure diplomatique, cette démarche revêt une portée profondément symbolique. Il ne s’agit pas simplement de rapatrier des ossements, mais de rendre à la Guinée une part de son histoire, de refermer une blessure mémorielle et de restituer à un héros la dignité qui lui a été arrachée.
Bokar Biro appartient à cette génération de patriotes qui ont refusé la domination étrangère aux côtés de Samory Touré, Alpha Yaya Diallo, Dinah Salifou Camara et d’autres grandes figures de la résistance guinéenne. Leur combat n’était pas celui d’une ethnie ou d’une région. Il était celui de la liberté d’un peuple face à l’occupation.
Le plus important, désormais, n’est pas que son crâne quitte les vitrines d’un musée. C’est qu’il retrouve enfin la terre de ses ancêtres. En Guinée, les restes humains ne sont pas des objets d’exposition. Ils sont porteurs de mémoire, de respect et de spiritualité. Leur place est dans une sépulture digne, non derrière une vitrine.
Que Bokar Biro soit inhumé à Timbo, ancienne capitale du Fouta théocratique, ou à Conakry, il devra recevoir les honneurs dus à son rang et à son sacrifice. Car une nation qui rapatrie ses héros ne regarde pas seulement son passé : elle enseigne à sa jeunesse que la liberté a un prix et que ceux qui l’ont défendue ne doivent jamais être oubliés.
Barry Arbaba






































