Alors que la Guinée vient de conclure un accord technique de 425 millions de dollars avec le Fonds monétaire international (FMI) pour accompagner la mise en œuvre du programme Simandou 2040, le gouverneur de la Banque centrale de la République de Guinée (BCRG), Dr Karamo Kaba, a justifié le maintien du franc guinéen. Pour lui, l’abandon de la monnaie nationale au profit de l’Eco ne répond pas, à ce stade, aux intérêts stratégiques du pays.
Lors d’un point de presse animé par la ministre de l’Économie, des Finances et du Budget, Mariama Ciré Sylla, consacré à l’accord conclu avec le FMI, le gouverneur de la BCRG est revenu sur l’un des choix économiques majeurs du président Mamadi Doumbouya : conserver le franc guinéen.
Selon Dr Karamo Kaba, cette décision repose sur plusieurs considérations liées à la situation économique de la Guinée, mais également aux incertitudes qui entourent encore le projet de monnaie unique de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO).
L’Eco, un projet encore loin des conditions requises
Le gouverneur estime que le calendrier régulièrement évoqué pour le lancement de l’Eco, notamment l’échéance de 2027, ne suffit pas à garantir la viabilité du projet. Il souligne que les États membres ne remplissent pas encore l’ensemble des critères de convergence nécessaires à la mise en place d’une monnaie unique.
À l’en croire, seul le Bénin satisfait actuellement l’ensemble de ces critères. La Guinée, pour sa part, en respecterait trois sur quatre, le principal point de faiblesse concernant le niveau du déficit public.
Pour Dr Karamo Kaba, l’absence de respect généralisé des critères de convergence constitue donc un sérieux obstacle à une intégration monétaire durable.
La question de la solidarité budgétaire
Autre réserve soulevée par le gouverneur : l’absence d’un véritable mécanisme de solidarité budgétaire entre les futurs États membres.
« Une zone monétaire intégrée requiert un système de transferts financiers entre les pays excédentaires et les pays déficitaires », explique-t-il en substance.
Sans mécanisme permettant d’accompagner les économies confrontées à des difficultés, prévient-il, une union monétaire pourrait être exposée à de fortes tensions. Le gouverneur cite notamment l’exemple de la crise grecque au sein de la zone euro, marquée par les débats sur les mécanismes d’aide financière et la solidarité entre États membres.
La Guinée risquerait de perdre une partie de son poids décisionnel
Pour Dr Karamo Kaba, la question de la représentativité au sein d’une éventuelle banque centrale fédérale de la CEDEAO constitue également un enjeu stratégique majeur.
En conservant le franc guinéen, estime-t-il, la Guinée garde la maîtrise de sa politique monétaire et de l’ensemble des décisions de sa banque centrale. À l’inverse, dans une structure monétaire fédérale, le poids de chaque pays serait déterminé notamment en fonction de sa population, de son produit intérieur brut (PIB) et de ses réserves de change.
À ce niveau, le Nigeria disposerait d’un poids considérable. Avec environ 240 millions d’habitants sur les quelque 460 millions que compte la CEDEAO, le géant ouest-africain représente à lui seul plus de la moitié de la population régionale. Son PIB pèserait également près de 63 % du PIB de la communauté, tandis que ses réserves de change avoisineraient 50 milliards de dollars sur un total régional estimé à environ 110 milliards.
« Pondérés selon ces critères, les leviers de contrôle de la future banque centrale seraient détenus à au moins 60 % par le Nigeria, tandis que la part de la Guinée dépasserait à peine les 5 % », a expliqué le gouverneur.
Avant de poursuivre : « Abandonner une souveraineté monétaire totale pour une représentativité de 5 % ne répond pas aux intérêts stratégiques du pays. »
Une souveraineté monétaire assumée
Pour le gouverneur de la BCRG, le maintien du franc guinéen apparaît ainsi comme « la meilleure option stratégique » pour la Guinée dans le contexte actuel.
Cette position ne signifie toutefois pas que Conakry entend tourner le dos à l’intégration régionale. Dr Karamo Kaba plaide plutôt pour la poursuite du dialogue avec les partenaires de la CEDEAO, tout en privilégiant une approche différente.
Selon lui, les réflexions devraient davantage s’orienter vers la création d’une monnaie commune destinée à faciliter les échanges et les transactions entre États, plutôt que vers une monnaie unique appelée à se substituer totalement aux monnaies nationales.
À travers cette position, la Guinée entend donc préserver sa souveraineté monétaire tout en restant ouverte à une intégration économique régionale jugée compatible avec ses intérêts stratégiques.
Sibé Fofana





































