Édito-reportage
Dans les banques comme dans les marchés, le même constat revient avec insistance : l’argent se fait rare. Depuis plusieurs mois, la crise de liquidité qui secoue la Guinée s’est progressivement transformée en véritable épreuve quotidienne pour les citoyens, mais surtout pour les opérateurs économiques confrontés à des retraits limités et à des transactions de plus en plus compliquées.
Face à cette situation jugée préoccupante, le président de la Transition, Mamadi Doumbouya, a décidé de passer à l’action en convoquant les acteurs clés du secteur privé. Objectif affiché : comprendre les blocages et imposer des mesures rapides pour remettre la machine économique en mouvement.
Dans les coulisses d’une réunion stratégique au sommet de l’État
Tout s’est joué en marge d’un événement officiel. Le mercredi 25 mars 2026, lors de l’inauguration du nouveau siège de la Banque Centrale de la République de Guinée (BCRG), le chef de l’État a volontairement dérogé au protocole habituel. Pas de long discours devant les caméras. Le message, lui, était réservé à huis clos au secteur privé.
À peine la cérémonie terminée, les responsables de la Chambre de Commerce, d’Industrie et d’Artisanat de Guinée (CCIAG) ont été conviés au Palais Mohammed V pour une séance de travail élargie aux membres du gouvernement ainsi qu’aux responsables des forces de défense et de sécurité.
Un format inhabituel qui, selon les participants, traduisait l’urgence de la situation économique.
« C’est une marque de considération pour le secteur privé », confiera le président de la Chambre de Commerce, évoquant des échanges directs et sans détour sur les difficultés réelles du terrain.
Le nerf de la guerre : l’accès aux devises
Au cœur des préoccupations : l’approvisionnement des banques en devises étrangères, devenu un véritable goulot d’étranglement pour les importateurs.
Selon les instructions présidentielles, le ministère de l’Économie et la Banque centrale devront désormais veiller à une meilleure alimentation des banques primaires afin de permettre aux entreprises de régler leurs commandes internationales via les circuits bancaires officiels.
Une mesure qui vise aussi à réduire la dépendance aux circuits informels, devenus incontournables pour certains opérateurs face aux lenteurs administratives.
Restaurer la confiance : le secret bancaire érigé en priorité
Autre signal fort envoyé au secteur privé : la sanctuarisation du secret bancaire. Dans un climat où la méfiance pousse de nombreux opérateurs à éviter les banques, le président Doumbouya a insisté sur la nécessité de garantir la confidentialité des comptes.
Le message est clair : aucune information sur les avoirs d’un client ne devra être divulguée sans base légale. Une manière de rassurer les entrepreneurs qui dénoncent régulièrement les fuites d’informations et les pressions administratives.
La bataille contre la thésaurisation
Mais la mesure la plus marquante reste sans doute l’appel à mettre fin à la thésaurisation massive des liquidités. Pour l’exécutif, une partie importante du problème viendrait du fait que d’importantes sommes d’argent restent stockées hors du circuit bancaire, notamment dans les grands centres commerciaux.
« L’argent doit circuler », aurait insisté le chef de l’État, appelant les commerçants à réinjecter leurs fonds dans le système bancaire.
Pour y parvenir, plusieurs mesures d’accompagnement ont été annoncées :
– l’allègement des formalités pour les dépôts d’argent afin de faciliter l’entrée des liquidités dans les banques ;
– la mise à disposition d’escortes sécurisées pour les commerçants transportant d’importantes sommes ;
– des garanties contre toute utilisation des informations bancaires à des fins de redressement douanier arbitraire.
À partir du 15 avril 2026, la domiciliation bancaire des opérations d’importation deviendra par ailleurs obligatoire, une décision qui marque une volonté claire de formaliser davantage les flux financiers.
Avertissements et fermeté judiciaire
Le volet judiciaire n’a pas été oublié. Dans une économie où les transactions reposent encore largement sur la confiance, le président a annoncé un durcissement des sanctions contre les auteurs de chèques sans provision.
Un signal de fermeté destiné à sécuriser les transactions commerciales et à restaurer la crédibilité des instruments de paiement.
Madina, symbole des enjeux économiques
Le message présidentiel s’est également adressé directement aux grands opérateurs du marché de Madina, véritable poumon commercial du pays. Dans un ton à la fois conciliant et ferme, le chef de l’État a appelé les commerçants à jouer leur rôle dans la stabilisation du système financier.
Mais derrière l’appel à la responsabilité, l’avertissement est à peine voilé : si la sensibilisation échoue, des mesures contraignantes pourraient être envisagées contre ceux qui maintiennent des liquidités importantes en dehors du système formel.
Une course contre la montre pour éviter l’asphyxie
Désormais, la Chambre de Commerce, le Patronat et les départements ministériels concernés sont chargés de relayer ces orientations et surtout d’en assurer l’application effective.
Reste une question essentielle : ces mesures suffiront-elles à restaurer la confiance et à remettre durablement la liquidité en circulation ?
Car au-delà des annonces, c’est bien la crédibilité du système financier qui se joue. Et dans cette bataille silencieuse pour la fluidité monétaire, le véritable test sera celui des résultats sur le terrain.
Sibé Fofana




































